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Interview de Jean-Michel CHALONS

                            
Interview réalisé par COVIAUX Elisabeth
26/10/2009

10 questions à Jean-Michel Châlons, Président de SAPHIR  

« La réussite est dans la cohésion de l’équipe ! »

Dirigeant enthousiaste et passionné, Jean-Michel Châlons sait que le développement de sa PME passe avant
tout par l’adhésion de son équipe.

1 - SAPHIR fête ses 20 ans le 12 novembre prochain. Vous êtes le créateur del’entreprise .
Pourquoi et comment a été créée la société ?

Pour deux raisons principales :
D’une part, je travaillais depuis 10 ans dans une PME d’une trentaine de personnes, aux côtés d’un chef d’entreprise à la forte personnalité auprès de qui il était difficile d’émerger, mais qui m’a beaucoup appris !
Comme rien ne pousse à l’ombre d’un grand chêne, j‘ai eu besoin de « prendre l’air ».

Et enfin, en 1988, j’ai découvert l’environnement LabVIEW, avec lequel la société travaille toujours, grâce à
un ami qui m’avait ramené des disquettes de démonstration des Etats Unis.

Jusque là je développais des logiciels de traitement de mesures sur de gros ordinateurs, en langage Fortran.
LabVIEW mettait en avant la description graphique sur Macintosh, avec des concepts révolutionnaires à l’époque, dans un environnement simple et intuitif. D’abord la découverte du potentiel nouveau des microcalculateurs, la magie du copier/coller et surtout le passage de la rédaction de série d’instructions textuelles vers la programmation graphique … il y avait de quoi imaginer ! 

Mais le comble décisif a été la facilité déconcertante avec laquelle la description graphique d’un programme permettait d’exécuter divers processus en parallèle ; tâche on ne peut plus délicate avec les langages textuels habituels. C’est assez banal actuellement, mais en 1988, c’était vraiment révolutionnaire !

J’ai créé l’entreprise en misant sur le potentiel qu’apportait ce nouvel environnement.
L’actualité donne encore raison à LabVIEW qui conserve après plus de 20 ans un atout culturel majeur pour tirer le meilleur parti des calculateurs modernes, en particulier des architectures multi-coeurs.
J’ai signé le premier contrat d’alliance avec la société américaine National Instruments dès la création de
SAPHIR, entretenant depuis avec cette société une relation partenariale forte.

Il y a actuellement une vingtaine d’entreprises adhérentes à l’Alliance en France et des centaines dans le
monde, qui exercent leur métier de développeur et d’intégrateur de solutions pour le compte d’industries dans
tous les domaines ; sans compter de nombreuses sociétés de services qui utilisent ces mêmes outils de
manière plus opportuniste.

2 – L’entreprise actuelle correspond-elle au concept de départ ? – A-t-elle évolué ?

L’objectif de départ était de créer une micro entreprise performante, avec peu de collaborateurs, une équipe
de 4 à 5 ingénieurs associés. J’étais plutôt dans une logique d’indépendance, d’animation d’une petite équipe
horizontale.
Mais dès les 2 premières années d’activité, l’entreprise avait évolué plus vite que prévu, j’ai été très rapidement au dessus des prévisions. J’ai dû embaucher et grandir, c’est le marché et les clients qui m’ont tiré !

Après 3 exercices euphoriques, nous avons subi un effet de la crise 1991-1992 et une récession de l’activité
avec la disparition brusque d’un client qui représentait plus de 20 % du CA de l’entreprise, simultanément à la
forte élévation de nos charges fixes.

Depuis nous avons restauré une croissance régulière et maitrisée.

Comme tout le monde, j’ai démarré la première année dans le grenier de la modeste maison familiale ; puis un premier déménagement nous à ouvert 65 m² de garage partagé à 4 puis 5, le temps d’aménager une confortable grange attenante, rapidement devenue étroite … Notre salle de formation a dû céder la place à de nouveaux collaborateurs, cette activité devant alors être délocalisée. La limitation d’espace a restreint les embauches, le temps de trouver un nouveau local !
SAPHIR est depuis 5 ans installée en bordure de village à Barraux, dans une bâtisse du XIXème siècle, que je restaure par plaisir le weekend et où il fait bon travailler.
Je suis persuadé que les locaux et le cadre contribuent beaucoup à la qualité de vie, donc à l’ambiance de travail.

L’équipe SAPHIR, c’est actuellement 21 personnes, et la capacité d’accueil du bâtiment est d’au moins 30.
Une grange attenante abrite une confortable salle de formation équipée de 8 postes.

3 – Secteur d’activité – son marché – part de marché – ses clients

SAPHIR est intégrateur de solutions. Nous sommes spécialisés dans le développement d'applications de
numérisation et traitement de signal, l'intégration et le pilotage d'instrumentation de mesure, l'automatisation
de procédés. SAPHIR partage sa connaissance par l’animation de stages de formation à l’environnement
logiciel utilisé d’une part et à l’exploitation et la maintenance des applicatifs réalisés d’autre part.

L’environnement de développement logiciel LabVIEW sert à l’acquisition et au traitement numérique du signal. SAPHIR intervient dans tous les secteurs d’activités industrielles :

- constructions navales
--> discrétion acoustique et écoute,
--> moyens de tests des périphériques de navigation,

- électronique
--> régulation du dépôt de couches minces,
--> bancs de tests de composants

- cimenteries (mesure et régulation des procédés de fabrication du ciment..),
- aéronautique (divers banc d’essais moteurs, banc de freinage à simulationinertielle,…),
- énergie (contrôle d’étanchéité des vannes d’isolement des centrales nucléaires,…),
- sidérurgie, génie civil, manufactures diverses, équipementiers,
- laboratoires de recherche (CEA, Instituts, Universités…)

Ses clients sont essentiellement des grands comptes : DCNS, Lafarge, EDF, SAFRAN, Sofradir, ST

Microélectronics, Dassault Electronique, Air Liquide, Areva, Arcelor, Eurovia, Cemagref... des entreprises qui mettent en oeuvre des procédés industriels importants.

Nous intervenons autant en chaîne de production pour pilotage de procédé, contrôle de qualité en ligne, …
qu’avec des services R&D pour la conduite d’études amont ou le développement de procédés nouveaux.

4 – Etes-vous un chef d’entreprise fier de votre entreprise ? De quoi êtes-vous le plus fier ?

Certainement, puisque ça fait 20 ans qu’elle existe et sans changer d’identité sociale ! Dans ce type de
métier, c’est assez rare. Je mise beaucoup sur la notion de pérennité : c’est d’ailleurs ce que prétendait évoquer le nom emprunté à la pierre précieuse. Et la culture entretenue à SAPHIR, nos méthodes de travail prétendent préserver la pérennité.

Je suis surtout fier de l’équipe. Outre sa compétence, la cohésion d’une équipe est sans doute la plus grande source de satisfaction, mais aussi en revanche source de difficulté et de frustration. La meilleure reconnaissance qu’un chef d’entreprise puisse avoir est dans l’adhésion de son équipe à l’entreprise et à son projet. Ce n’est jamais gagné d’avance mais c’est la véritable valeur de l’entreprise : l’esprit d’équipe !

On partage beaucoup de temps et d’efforts ensemble, il est donc fondamental de protéger convivialité et communication.

Nous n’avons pas beaucoup de turnover. Au bout de 18 ans d’existence, on constatait que plus de la moitié
des salariés enregistrés depuis le début étaient encore présents dans l’entreprise.
La fidélité de la plupart de nos clients est aussi une grande fierté : on n’a pas dû être trop mauvais ! Les
anglophones disent « loyauté » : j’aime assez.

5 - Quels sont vos projets pour l’entreprise ? - Comment voyez-vous son avenir ?

Jusqu’à présent, SAPHIR vivait beaucoup sur la fidélité de ses clients historiques, sur les recommandations
bienveillantes, sur ses relations avec le partenaire National Instruments, qui représente une image forte et un
appui indéniable.
Cela a été couramment suffisant en termes d’activité pour ne pas avoir à relancer un devis et pour avoir la
possibilité de décliner des affaires, de choisir (la belle époque !)
Ce n’est plus vrai aujourd’hui avec la crise : les projets mettent plus de temps à déboucher, on commence à
connaître des périodes de sous-charge et je remonte à l’ordre du jour la mise en place d’une véritable
stratégie commerciale !
Nous sommes en train de réfléchir également, par l’intermédiaire d’un accompagnement de la CCI de
Grenoble (« Séminaire dirigeants : conduite de projets innovants ») au développement de produits propres,
ce qui nécessitera obligatoirement d’avoir une activité commerciale plus structurée.
Mais développer des produits ne ressemble pas à du développement sur cahier des charges : ce sont deux
métiers différents qui demandent la mise en place d’une organisation spécifique dans l’entreprise…
Je m’appuie sur l’équipe en lui demandant d’être force de proposition pour définir une ligne de produits
(séances de « brain storming »). Un projet interne est déjà lancé avec un responsable désigné, comme s’il
s’agissait d’une affaire pour un client, en l’occurrence plutôt exigeant. Les ressources affectées sont à
géométrie variable, en fonction de la charge clients, tout en préservant des objectifs et des moyens planifiés :
nouvelle affaire de compromis et de gestion dynamique de priorités …

6 – Quelles sont les questions sur lesquelles vous passez le plus de temps ? (ce qui vous paraît primordial quand on dirige une entreprise ?)

De plus en plus de gestion, de moins en moins de technique, mais la technique me passionne encore et je souhaite rester compétent, non seulement pour veiller, savoir de quoi je parle, mais aussi par intérêt personnel. Il m’arrive de partir en week-end, en vacances, en randonnée -même dans le désert- avec un dossier technique à traiter, avec plaisir et sans aucun scrupule !

Je passe également plus de temps à faire du suivi commercial même si je ne suis pas très actif sur la
prospection !
Mais le plus délicat, ce qui prend le plus de temps, c’est le management de l’équipe. C’est ce qui affecte le
plus directement l’entreprise.
J’avais beaucoup sous-estimé dans le passé le temps à y consacrer, je pensais que ça devait être naturel.
Avec l’expérience, j’ai pris conscience qu’il fallait prendre le temps de l’organiser et plus de temps n’est jamais
assez …
Le défaut de communication en interne est un défaut majeur, lourd de conséquences !
Se battre avec ses clients, ses concurrents ou ses banquiers est plutôt un challenge amusant, mais se battre
contre son équipe n’est pas viable. La vraie difficulté est d’arriver à maintenir la confiance de son équipe,
donc de la mériter.
Il n’est pas toujours évident d’évaluer la perception par toute ou partie de l’équipe des informations diffusées,
et quelquefois mal interprétées ; les inquiétudes, plus ou moins légitimes face à des situations ponctuelles
quelquefois difficiles, en particulier en période actuelle de crise globale, sont à percevoir et à débattre
ouvertement, surtout pas à amplifier inutilement.
J’avais souffert du manque de transparence dans l’entreprise d’où je venais, j’ai donc cherché dès le début à
être le plus transparent possible, quitte à justifier sur certains points que la discrétion s’impose. J’aime à croire
que c’est apprécié.

7 – Dirigeant de PME : qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Je ne pensais pas le devenir, et puis l’évolution de SAPHIR en a décidé autrement !
J’y ai pris goût et c’est devenu une addiction, mais il faut bien reconnaître que cela prend beaucoup de
temps, beaucoup plus que ce qui se dit, plus que raisonnable ! Je ne vois finalement pas de distinction entre
temps de travail et temps personnel, tout est entreprise.

Pourquoi faudrait-il dissocier deux mondes : vie professionnelle et vie privée ?
Le travail est l’activité majeure de ma vie et ça ne me dérange pas … même si je milite encore pour le loisir ,
mais sans m’effrayer du mélange. J’ai couramment des difficultés à défendre ce point de vue, que je ne veux,
ni ne pourrais, imposer à personne, mais seulement faire respecter.
Je crois aussi beaucoup au partage de l’information, à la communication entre chefs d’entreprises. Même si je
suis loin de me reconnaître dans un moule d’entrepreneur, on s’aperçoit que l’on n’est pas seul à partager les
mêmes difficultés, et cela rassure quelquefois ! C’est d’ailleurs ce que je retrouve dans le réseau Ecobiz pour
les dirigeants de PME. J’ai également, avec trois confrères créé un petit club informel destiné à échanger sur
les problèmes tant techniques qu’organisationnels que nous rencontrons.

8 - Votre épouse est présente dans l’entreprise : la meilleure alliance ? la sécurité ?
le partage d’une passion ?
Effectivement mon épouse est très présente dans l’entreprise. Nous n’avons pas suivi les conseils qui nous
avaient été donnés de ne pas travailler avec son conjoint, mais il faut croire que nous formons finalement un
bon contre exemple !
En fait, j’ai créé SAPHIR sans son adhésion. Pour la progression de l’entreprise, nous nous sommes installés
à Chapareillan. Elle a dû quitter son emploi et n’a pas retrouvé l’équivalent dans la région.
Elle s’est impliquée dans l’entreprise à plusieurs reprises pour m’aider, puis s’est prise au jeu et est
rapidement devenue un excellent complément de mes lacunes de gestionnaire dont l’effet allait devenir
flagrant en grandissant. Depuis quelques années, elle est actionnaire à mes côtés.
Nous nous opposons volontiers sur des idées, mais c’est constructif. Elle m’assiste énormément, se chargede la gestion. Elle absorbe les lourdeurs et hérésies des contraintes comptables et sociales qui freinent les
entreprises … ce qui me libère d’autant.

9 - Vous avez une autre passion, la montagne. Arrivez-vous à concilier la vie de chef d’entreprise et cette passion ?

Facile : l’entreprise est une montagne … de travail ! 

Et gravir une montagne est aussi un sacré travail.
Depuis mon arrivée en Rhône-Alpes en 1973 pour mes études, la montagne s’est révélée une vraie passion et c’est en montagne que j’ai rencontré mon épouse, avec la ferme intention d’y vivre.
Qu’est-ce que concilier ? Oui, nous restons pratiquants de montagne et avec d’immenses plaisirs partagés mais pas toujours à la fréquence de nos désirs. Ce qui reste caractéristique, c’est que nous n’hésitons pas à allier entreprise et montagne : des images de montagne comme image de valeur de l’entreprise, l’esprit d’équipe, l’installation, pas par hasard, de l’entreprise face au Mont Blanc des dossiers professionnels emportés en montagne : quel meilleur cadre pour dénouer des difficultés ?
Etre ensemble en montagne c’est des moments forts de partage, qui n’ont pas nécessité de tirer un trait sur
aucune de nos responsabilités majeures, qu’elle soit familiale ou professionnelle ; nous réfléchissons volontiers ensemble sur certains dossiers, posés sur un rocher. Nous avons même invité des clients, des fournisseurs à partager travail et distraction en montagne.
On doit admettre que la vie de l’entreprise nous a parfois conduit à restreindre nos ambitions de montagne ;
nous venons précisément d’annuler -ou plutôt reporter !- un projet au Népal pour cette raison là ! Mais à quoi
bon regretter ? Nous aurons d’autant plus de bonheur à l’accomplir plus tard …
Cela étant, j’ai une réelle conscience heureuse à contempler au quotidien les profils de Chartreuse, Belledonne et au-delà, ne serait-ce que sur le trajet qui sépare notre résidence des bureaux. Je les apprécie d’autant plus au retour d’un trek au bout du monde, ce qui ne réduit en rien le désir de repartir …

10 – Et si c’était à refaire ?
Cela mérite une réflexion posée !
J’encourage couramment de jeunes proches qui déclarent une telle envie, avec quelques avertissements,
mais en tachant de démystifier … alors logiquement, sans doute que je le referai !
Mais serai-je assez sage pour écouter mes conseils ?


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